Thibaud Châtel (Magnus Corsi) : « De plus en plus de joueurs viennent nous poser des questions »

Depuis mars 2018, l’équipe de Magnus Corsi collecte, analyse et fournit des statistiques avancées sur les douze équipes de Ligue Magnus. Fondateur du compte Twitter éponyme, Thibaud Châtel a pris le temps de répondre à nos questions afin de revenir sur la genèse de ce projet et la manière dont celui-ci avait été accueilli dans le monde du hockey. Entretien. 

Comment est venue cette idée de statistiques avancées pour la Ligue Magnus ?

C’est arrivé la semaine avant le début des playoffs 2018, au détour d’une conversation avec Léo Girod, l’ancien joueur de Lyon. Nous avons fait le constat qu’aucune statistique avancée n’existait pour la Magnus et qu’il fallait combler ce vide. Les fans, les médias et les équipes sont comme partout ailleurs, il existe toujours un appétit pour des analyses supplémentaires, pour peu qu’elles soient présentées avec pédagogie. En quelques jours l’idée a donc germé, d’abord de faire un test sur la finale… et puis de tout faire! Un appel pour trouver des volontaires a été lancé et le reste s’est juste parfaitement emboîté. Mathieu Brosseau m’a vite rejoint dans l’aventure car il fallait être au moins deux pour diriger tout ça. La machinerie a été montée, Hockey Archives nous a hébergés, et surtout le public a très bien répondu. Des commentateurs Fanseat ont relayé nos statistiques dès le premier match et cela a fini par la collaboration avec L’Équipe TV pour la finale et les Mondiaux. L’été a servi à refaire proprement ce qui avait été bâti en vitesse au printemps et Magnus Corsi ressemble aujourd’hui enfin à la vision qu’on pouvait avoir au début.

Que sont les statistiques avancées que vous récoltez ? Et Comment récoltez-vous ces données ?

Les matchs sont regardés par Mathieu et moi ou notre équipe de volontaires. Il suffit pour eux de noter tous les tirs tentés pendant le match, selon l’emplacement sur la glace et la situation de jeu (5v5, supériorité, infériorité, etc). C’est vraiment simple. Le bénéfice de Fanseat est pouvoir le faire en différé, faire pause et revenir en arrière pour revoir un tir. Au final, cela représente en moyenne 120 événements à noter par match, un toutes les trente secondes. De plus, Mathieu et moi collectons aussi les stats au niveau des joueurs. Pour chaque tir nous notons les cinq joueurs présents sur la glace, qui a tiré si c’est un tir en faveur de l’équipe et qui a fait la dernière passe. Nous notons aussi les entrées et sorties de zone, quel joueur l’a réalisée, si c’était une passe, un dump, etc. Et s’il a réussi. Cela représente environ 600 informations par match. Mais au final, ces données « brutes » ne sont pas des stats avancées, c’est leur compilation après coup qui mérite davantage le terme « avancé ».

Quelles peuvent être leur utilité ?

Collecter tous les tirs tentés, donc mesurer chaque fois qu’une équipe a été en mesure de prendre sa chance, reflète davantage la physionomie d’un match qu’uniquement les tirs cadrés. En sachant qu’une équipe a obtenu par exemple 55% des tirs dans un match, cela indique qu’elle s’est créée plus d’occasions que l’adversaire. Et sur une saison c’est encore plus parlant. Cette année, Grenoble est à 57%, devant Gap 56%, Rouen 55%, Bordeaux 54%. Amiens seulement 49%… Grâce à l’emplacement des tirs, nous savons en plus quels tirs sont des chances de marquer, car un tir de la bleue ou un tir devant la cage n’ont pas la même valeur. La stat des « Buts anticipés » établit ainsi combien de buts une équipe a mérité de marquer dans un match en pondérant la quantité des tirs par leur qualité. Sur les 142 matchs trackés depuis le début de Magnus Corsi, l’équipe qui avait obtenu le plus de buts anticipés a gagné le match dans 71% des cas. Et l’an passé, les 8 équipes qualifiées en playoffs étaient parmi les 9 meilleures pour les buts anticipés.

La liste des indicateurs que nous pouvons compiler est longue mais l’idée des stats est de définir la force des équipes. Offensivement, défensivement, lors des unités spéciales, de voir à quel point les tireurs et les gardiens sont en forme ou sous-performent, ce qui permet parfois de tirer la sonnette d’alarme. Amiens n’est pas mauvais offensivement cette saison, mais les tireurs auraient raté un éléphant dans un couloir… Or, on sait qu’au hockey trop ou pas assez de réussite ce n’est pas normal. Il était évident que les buts allaient venir et c’est le cas. Mulhouse ne joue pas si mal non plus mais ils ont beaucoup souffert dans les cages. Les stats permettent ainsi d’apporter du contexte, de relativiser de manière objective des impressions visuelles. C’est un complément indispensable à celles-ci pour comprendre ce qui se passe. Avec les stats des joueurs, nous pouvons comparer un joueur au reste de la ligue sur la possession du palet, la contribution offensive ou le jeu de transition. Nous pouvons aussi comparer comment l’équipe joue avec et sans le joueur, etc.

Les clubs se servent-ils des statistiques que vous récoltez ?

Ça on aimerait bien le savoir! Officiellement, nous n’en savons rien. Officieusement, nous savons que notre existence est connue, des coachs et des dirigeants nous suivent sur les réseaux sociaux et des personnes du milieu nous disent être persuadées que les coachs regardent les stats. Mais comme ailleurs, il existe un côté tabou à la chose, tabou de la nouveauté et de ne pas vouloir potentiellement révéler publiquement un outil aux autres équipes. Il faut quand même dire que la plupart des clubs ont leur propre système interne. Que ce soit le gardien remplaçant qui prenne des notes ou des gens en tribunes. Mais à ma connaissance c’est surtout pour complémenter ou vérifier les stats de la ligue. Il n’y a pas de traitement « avancé » comme nous faisons.

Avez-vous eu des demandes particulières en provenance de certaines équipes ?

En fait, les demandes que nous avons eues sont venues de joueurs ! C’est un autre indice de la réussite du projet et c’est toujours drôle d’échanger avec eux. De plus en plus de joueurs nous suivent, « like » nos publications et viennent nous poser des questions. L’autre jour un gardien est venu s’enquérir du nombre de tirs reçus dans un match par exemple, trouvant le total de la ligue un peu bas… Pour le reste, Magnus Corsi n’a pas officiellement travaillé avec une équipe, mais Mathieu et moi avons chacun nos missions à côté. Mat travaille avec le club de Villard de Lans cette saison pour la D2 et les U20. J’ai pour ma part collaboré avec un club de Magnus pendant les séries 2018 et avec l’équipe de France pour les mondiaux. Aventure qui continue en ce moment avec les U20 de Pierre Pousse. Ce sont vraiment de belles expériences que de pouvoir échanger avec les coachs et avoir leur retour vis-à-vis des stats. On espère que ça va continuer.

Propos recueillis par Adrien ROCHER

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